Jean-Pascal Assailly parle des jeunes et de la sécurité routière

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Témoignages

Jean-Pascal Assailly est psychologue et chercheur à l’IFSTTAR, spécialiste des conduites à risques des jeunes. Il a contribué à l’élaboration du matériel pédagogique de Tes Idées Tes Initiatives. Il répond à nos questions sur les jeunes et la sécurité routière :

 

Le sur-risque des jeunes s’observe dans tous les pays industrialisés motorisés. Qu’est-ce qui est intrinsèquement lié à cette période de la vie et dépasse les différences culturelles ?

 

Les deux facteurs classiquement invoqués sont l’âge (les caractéristiques psychologiques de l’adolescence et de la post-adolescence) et l’inexpérience (les jeunes ont généralement leur permis depuis peu de temps). Aujourd’hui, on s’accorde pour juger l’âge comme le facteur le plus important (par exemple, on observera un risque moins important pour un conducteur inexpérimenté de 30 ou de 40 ans).

 

Quelles que soient les parts respectives de l’âge et de l’inexpérience, le résultat final de l’interaction est le même dans tous les pays,  un style de conduite dangereux : des vitesses pratiquées élevées, des intervalles entre les véhicules trop réduits, des prises d’indices trop centrées sur l’environnement immédiat du véhicule, des dépassements hasardeux, une mauvaise gestion du problème de l’alcool et des drogues illicites, une absence de planification des soirées et des trajets retour, etc. Bref, comme on le voit, les facteurs de risque ne manquent pas ...

 

En effet, les études détaillées d’accidents ont conduit à un scénario fréquent de l’accident mortel des jeunes conducteurs qui est souvent le même dans de nombreux pays : dans la nuit du samedi au dimanche, entre 1 et 6 heures du matin, trajet retour d’une sortie de week-end (discothèques, pubs, fêtes, bals, soirées entre amis, etc.), accident à un seul véhicule impliqué, perte de contrôle en courbe, collision frontale ou latérale avec un obstacle fixe. En ce qui concerne les jeunes impliqués, on retrouve fréquemment cinq principaux facteurs de risque :

 

- l’alcool (présent actuellement et depuis l'an 2000 dans environ 30% des accidents mortels, chez les jeunes comme chez les adultes) ; par rapport aux années 70 et 80 où il était associé dans 40 à 50% des cas, la présence de l’alcool dans l’accident mortel a diminué, mais il reste un facteur très important de l’accident, d’ailleurs on connaît bien l’association de l’alcoolisation à tous les types de sorties de fin de semaine évoqués plus haut... Ce facteur de risque est encore plus présent chez les conducteurs de deux-roues motorisés ; il concerne essentiellement les jeunes hommes.

 

- les drogues illicites, essentiellement le cannabis ; à la différence de l’alcool, ce facteur de risque est de manière prévisible plus lié à l’âge et plus caractéristique des accidents des jeunes usagers. Si le cannabis est la drogue illicite la plus détectée sur la route, ceci reflète le fait que les consommateurs de cannabis sont bien plus nombreux que les consommateurs d’héroïne, de cocaïne, d’amphétamines ou de L.S.D. ; une autre raison réside sans doute dans le fait qu’à l’instar de l’alcool le cannabis est plus associé aux épisodes de conduite que les drogues dites « dures ». Enfin, on ne doit pas oublier d’évoquer le problème des poly-consommations : consommations d’alcool et de cannabis sont souvent associées, avec des effets de potentialisation réciproque ; ainsi, la moitié des conducteurs (ou des piétons) contrôlés positifs aux stupéfiants avaient également consommé de l'alcool.

 

- la fatigue ; même sans un recours important aux psychotropes, un jeune qui a passé sa nuit à danser peut tout simplement être fatigué et s’endormir au volant. De plus, la fatigue est un problème de santé fréquent au sein de cette population : "dette" de sommeil en période d’examens pour les jeunes étudiants, équilibre loisirs-travail pour les jeunes travailleurs.

 

- la sur-occupation des véhicules ; un aspect psycho-social très caractéristique des styles de vie des 15-24 ans réside dans le fait de sortir en bande ; si des couples existent, ils sont encore insérés dans une bande. Il est courant de lire les lundi matin dans la presse régionale "5 jeunes se tuent en rentrant de discothèques"... La présence de passagers agit comme un double facteur de risque : un facteur quantitatif (les accidents mortels des jeunes peuvent faire 5 victimes simultanément, après le mariage, les accidents mortels des adultes 2 seulement...) ; un facteur qualitatif : les passagers peuvent distraire le conducteur, voire le pousser à prendre des risques (il ne faut pas concevoir les trajets automobiles comme des moments neutres, utilitaires, extérieurs au loisir, à la soirée : ils font partie de la fête ; dans la voiture, on parle, on rit, on chante, on boit, on fume...).

 

-la vitesse ; ce dernier facteur n’est pas particulier aux accidents des jeunes, puisqu’il est un facteur général de l’insécurité routière et un facteur général de gravité (en cas de choc, la gravité des lésions augmente toujours proportionnellement à la vitesse pratiquée). On peut donc simplement dire que dans la même situation, si la voiture d’un jeune conducteur ivre ramenant quatre passagers « tapait » sur un platane à 50 km / h. au lieu de 100 km / h. ou plus (et si les passagers étaient ceinturés à l’arrière comme à l’avant...), cet accident produirait cinq blessés légers et non pas cinq morts ...

 

Deux principaux enseignements peuvent être tirés de l’analyse de ces scénarios d’accidents mortels de jeunes : 

 

1) l’accident n’est pas qu'un problème de sécurité routière au sens strict, de conduite automobile, de performance ; c’est un problème de vie au sens large : le rapport aux psychotropes, au danger, au groupe, la planification des soirées, etc. Le jeune qui pourrait se tuer dans un virage sait tout aussi bien qu’un autre effectuer la manœuvre du virage, il ne s’agit pas de lui transmettre un savoir-faire technique mais de lui apprendre à mieux gérer son style de vie, de lui apporter des aides à la décision pour mettre en œuvre des comportements de substitution au comportement dangereux. 

 

2) on voit bien le décalage entre la situation de la formation initiale, les 20 heures passées à l’auto-école, et la situation accidentelle ; lors de la formation, le jeune apprend à conduire de jour, la semaine, dans les artères encombrées des agglomérations, il est sobre, il n’y a qu’une seule personne dans la voiture, l'enseignant, etc. Bref, situation d’apprentissage et situation de danger sont opposées point par point ...

 

Il va donc s’agir de trouver d’autres interfaces entre le jeune et le danger, avant et après le permis.

 

Comment construire une action qui sera efficace pour lutter contre les différents processus en cause dans les comportements à risque ?

 

L'examen de la littérature internationale (voir notamment Saunders & Miller, 2009) sur les actions éducatives en sécurité routière nous permet de recenser les bonnes pratiques a priori, en autres :

- Les méthodes d'enseignement les plus efficaces sont celles qui favorisent la participation active des élèves (jeux de rôle , simulations, etc.) et l'interactivité avec l'adulte (discussion).

- Les meilleurs résultats sont obtenus par les interventions qui améliorent les compétences psycho-sociales des élèves telles que l'estime de soi, l'assertivité ou la résistance à la pression des pairs (Griffin, Botvin, & Nichols, 2004).

- La qualité du climat scolaire joue un rôle au-delà de la formation des enseignants sur le programme : mise à disposition de nouvelles activités à l'école, de tutorat pour les étudiants, , implication des services de santé, des parents.

 

Autant d’éléments qui sont fortement impulsés par le programme Tes Idées Tes Initiatives. L’approche est adaptée au public visé et débouche sur des résultats concrets. Dans ce sens, elle apporte un complément essentiel à la formation initiale des jeunes conducteurs.